LA FRANCE VOULAIT-ELLE LA MORT DU ROI ?
De la guillotine au Parlement européen — l'incapacité française à solder sa Révolution
Le 21 janvier. La date revient chaque année avec la ponctualité d’un tribunal. Certains la commémorent en silence. D’autres la brandissent. Et quelques-uns en font un geste de théâtre politique. Deux cent trente-trois ans après l’exécution de Louis XVI, la guillotine n’est pas au musée. Il semblerait qu’elle soit encore entre nos mains. La France n’a pas soldé sa Révolution. La question est de savoir si elle le veut vraiment — et à quel prix continue-t-elle de ne pas le vouloir.
I. LE SILENCE DES SOIXANTE MILLE
Il y a une image que l’on ne trouve pas dans les manuels scolaires. Le matin du 21 janvier 1793, Louis XVI monte à l’échafaud au milieu d’une escorte de soixante mille hommes en armes. Soixante mille. Pas un coup de fusil. Pas une voix. Les provinces, rapportent les témoins, furent aussi muettes que la capitale.
Joseph de Maistre en tira une conclusion sévère : ce silence n’est pas l’innocence. Une nation qui laisse des factieux commettre un crime en son nom sans se soulever en porte une part de responsabilité morale. Non que tous les Français aient voulu la mort du roi — mais l’immense majorité avait cautionné pendant plus de deux ans les folies et les violences qui menèrent à la catastrophe du 21 janvier.
Cela mérite d’être entendu, même par ceux qui récusent la thèse. Parce que la question de la responsabilité collective n’est pas une querelle de sacristie. C’est une question politique fondamentale : une nation peut-elle rester étrangère à ce qui se commet en son nom ?
II. LE PEUPLE ET SA CONTREFAÇON
Augustin Cochin, historien tombé en Champagne en 1916, avait répondu à cette question avec une rigueur que ses contemporains n’ont pas voulu entendre. Il distinguait dans la nation française de 1793 deux réalités que l’historiographie révolutionnaire avait soigneusement confondues.
« Le peuple qui peine et qui endure n’a jamais été le complice de cette criminelle entreprise idéologique et de rapine, de sophismes et de massacres qui aboutit à la Terreur. Il y a eu dans l’histoire jacobine une contrefaçon du peuple et de l’opinion. » Augustin Cochin
D’un côté, le peuple réel — celui des campagnes, des ateliers, des paroisses — qui voulait des réformes, pas des têtes. De l’autre, ce que Cochin appelait la « petite nation jacobine » : réseau organisé, minorité agissante, machine à confisquer la parole publique et à parler au nom d’un peuple dont elle n’était pas l’expression. La Terreur ne fut pas un excès populaire. Ce fut la victoire d’une avant-garde sur une majorité silencieuse.
Le théologien Jean-Nicolas Jager, chanoine de Paris et Nancy, l’avait dit dès 1873 avec une tranquillité désarmante : en 1789, il y avait des réformes à faire, mais rien n’exigeait qu’on sacrifiât tout le passé de la société française. Une réforme administrative aurait peut-être suffi. La révolution sanglante n’était donc pas nécessaire. Le passé de la France n’était ni sans gloire ni sans prospérité. On n’était pas obligé de le brûler.
III. CE QUE LE SPECTACLE RÉVÈLE
Le 26 juillet 2024, devant deux milliards de spectateurs, la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris a mis en scène, devant la Conciergerie illuminée de rouge, une Marie-Antoinette décapitée tenant sa propre tête, entonnant le Ça ira sous des riffs de métal saturé. La France se présentait au monde.
Ce qui s’est passé ensuite est plus révélateur que la scène elle-même. La gauche a applaudi : une célébration de l’émancipation, une réponse à la réaction. La droite a protesté : une provocation, une honte nationale. Jean-Luc Mélenchon lui-même a pris ses distances, estimant que la peine de mort et l’exécution de Marie-Antoinette appartenaient à un âge révolu. Deux camps. Deux France. Le même réflexe conditionné, deux cent trente ans après les faits.
En France, une tête décapitée n’est jamais seulement un objet artistique. C’est toujours, simultanément, un acte politique. Et ce pays qui se présente au monde comme le chantre des droits de l’homme, qui a aboli la peine de mort en 1981, continue d’exhiber la guillotine comme signe de vitalité.
Il y a là une contradiction que personne ne nomme clairement. Nous avons aboli la peine de mort parce que nul n’a le droit de supprimer une vie humaine, fût-elle coupable. Nous célébrons dans le même temps, comme une victoire, l’exécution d’un homme jugé en quarante-huit heures par un tribunal d’exception, dans un contexte de Terreur. La logique ne tient pas. Elle ne tient que si la guillotine n’est pas un instrument judiciaire mais un symbole identitaire — le signe que la Révolution est toujours là, toujours vivante, toujours nécessaire.
IV. LA RÉVOLUTION COMME IDENTITÉ PERMANENTE
Vincent Peillon l’a écrit sans détour dans La Révolution française n’est pas terminée (Seuil, 2008) : ce n’est pas un programme de violence, c’est un projet d’émancipation inachevé. L’intention est sérieuse. Mais la formule produit un effet pervers : si la Révolution n’est pas terminée, ses ennemis ne le sont pas non plus. Il faut continuer à les combattre. Il y a toujours une Contre-Révolution à abattre, un résidu du passé à liquider, un 21 janvier à célébrer comme victoire sur les forces obscures.
Cette logique d’inachèvement perpétuel est ce qui empêche la France de se réconcilier avec elle-même. Pas parce que la Révolution fut entièrement mauvaise — elle ne l’était pas. Mais parce qu’une nation qui a besoin d’un ennemi intérieur permanent pour exister ne peut pas construire. Elle peut seulement se battre. Et une nation qui se bat contre elle-même depuis deux cent trente ans finit par s’épuiser.
V. SORTIR DU TRIBUNAL PERMANENT
La question n’est pas : la France voulait-elle la mort du roi ? Les historiens sérieux — de Cochin à Furet — ont montré que non, pas dans sa majorité. Que la Révolution fût en large part l’œuvre d’une minorité organisée, que la Terreur ne fût pas le peuple mais sa confiscation. Ces faits sont établis. Ils n’absolvent pas tout. Ils interdisent simplement les procès collectifs et les simplifications de combat.
La vraie question est celle-ci : jusqu’à quand ? Jusqu’à quand une eurodéputée pourra-t-elle mimer la décapitation dans un hémicycle sans que personne dans son camp ne trouve cela indigne ? Jusqu’à quand la France offrira-t-elle au monde entier, dans sa plus grande célébration internationale, l’image d’une tête coupée comme symbole de sa vitalité ? Cette violence-là n’est pas révolutionnaire. Elle est épuisante. Elle est stérile. Et elle empêche précisément ce dont la France a besoin : des gens capables de regarder leur histoire entière — ses grandeurs, ses horreurs, ses contradictions — sans avoir besoin d’y chercher des coupables ou des victoires.
Il y a eu, dans l’histoire de ce pays, des moments où l’on a choisi de construire plutôt que de rejouer. Napoléon réconciliant les émigrés et les révolutionnaires. De Gaulle rassemblant une France divisée autour d’une idée de la France. Ces synthèses ne furent pas des reniements. Ce furent des actes de gouvernement adultes — la reconnaissance que l’on ne bâtit rien de durable sur le ressentiment.
La France de 2026 a besoin de cela. Non d’oubli — l’oubli n’apaise pas, il fermente. Non de repentance perpétuelle — elle paralyse. Mais d’un regard posé sur ce que nous sommes, ensemble, depuis des siècles : un peuple capable du meilleur et du pire, dont l’histoire n’appartient ni à un camp ni à l’autre, et qui a mieux à faire que de rejouer indéfiniment le procès du 21 janvier.
Eudes d’Orléans
L’histoire n’absout pas. Mais elle n’emprisonne que ceux qui choisissent d’y rester enfermés.
SOURCES ET RÉFÉRENCES
1. Joseph de Maistre, cité dans : Augustin Delassus, Louis XVI, roi et martyr, Société Saint-Augustin, Bruges-Paris, 1916.
2. Augustin Cochin, Quelques lettres de guerre, préface de Paul Bourget, Bloud et Gay, Paris, 1917. — La citation est extraite de ses travaux historiques compilés par Louis Dimier – citation reprise par Augustin Delassus, Louis XVI, roi et martyr, Éd. Saint-Remi, p. 77.
3. Jean-Nicolas Jager, Histoire de l’Église catholique en France, tome XIX, Le Clere, Paris, 1873.
4. Vincent Peillon, La Révolution française n’est pas terminée, Seuil, Paris, 2008.
5. François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », Paris, 1978.
6. Cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris, 26 juillet 2024 — réactions de presse : Le Figaro et L’Humanité, 26-27 juillet 2024.
7. Incident de Leïla Chaibi au Parlement européen, 21 janvier 2026, rapporté par Valeurs Actuelles.

